HERITAGE des ECHECS FRANCAIS

 

                            

                                              Gromer en 1933. Bulletin de la FFE (août-octobre 1933)     Gromer en 1934. El Ajedrez Español (Novembre 1934)                                                          

 

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GROMER Aristide

11/04/1908 (Dunkerque) - 06/07/1966 (Plouguernével)

Aristide Gromer est le champion de France dont la biographie est la plus mystérieuse (1). Quelques documents découverts récemment permettent d'apporter un peu de lumière, mais laissent beaucoup de questions sans réponse.

On relève le nom d'Aristide Gromer pour la première fois dans La Stratégie de janvier 1922 (2) où l'on apprend qu'il a terminé deuxième ex-æquo d'un tournoi thématique sur le gambit du roi, organisé par le cercle parisien des Echecs du Palais Royal en décembre 1921. Il est mentionné qu'il est le neveu du joueur français, ancien professeur d'échecs au café de la Régence Jacques Grommer (3).

Il se rendra célèbre en 1923 en donnant des simultanées à "l'âge de 13 ans", habillé en costume marin à la Reshevsky (4).

Sa première simultanée, le 4 mars 1923, propulsera Gromer sur le devant de la scène car tous les grands journaux parisiens, puis internationaux, reprendront la nouvelle.

Un tout jeune Aristide Gromer au moment de ses premières exhibitions en simultanée.

(Collection Guy Gignac)

Tous les journaux indiquent que Gromer a 13 ans et qu'il n'est pas seulement doué pour les échecs, il est présenté comme un "enfant précoce" car au moment de la simultanée il est scolarisé en seconde au lycée Chaptal ce qui signifie qu'il a environ 3 ans d'avance sur le plan scolaire !

Tous cela semble un peu exagéré, car des documents découverts récemment (5), montrent qu'il est né le 11 avril 1908 à Dunkerque. C'est à dire qu'au moment de la simultanée, il n'a pas 13 ans, mais plutôt 14 ans et même presque 15 !

On peut maintenant affirmer qu'il s'agit d'une manipulation de ses parents, profitant du sensationnalisme de la presse. Ses parents sont Isaac Gromer et Ida Gordon. Ils avaient respectivement 29 et 27 ans au moment de la naissance d'Aristide. Ils étaient tous deux nés à Vilnius, aujourd'hui situé en Lithuanie, mais qui à l'époque s'appelait Vilna est faisait partie de l'Empire Russe. Ils se sont mariés à Charlottenburg, un quartier de Berlin en 1906 et de manière tout à fait étonnante, un avis de mariage parut dans la presse française, rédigé en allemand ! Isaac était un mathématicien vivant à Dunkerque et Ida la fille d'un rabbin berlinois:

Le Temps (13 octobre 1906)

Mais revenons à la fameuse simultanée d'Aristide du 4 mars 1923.

Le Petit Parisien (5 mars 1923)

Le Gaulois (5 mars 1923)

Le Journal (5 mars 1923)

Les compte-rendu de cette fameuse séance, permettent de découvrir qu'il a appris à jouer grâce à son oncle Jacques Grommer, qui était professeur d'échecs au café de La Régence. Là encore, cette affirmation paraît plus que suspecte puisque Jacques Grommer a émigré aux USA en janvier 1912 (6), ce qui signifie qu'Aristide avait à peu près 3 ans et demi quand il est parti !?

On découvre que Alexandre Alekhine et André Muffang ont assisté à la séance. Sa mère (7) était présente également, elle participera l'année suivante au premier championnat de France féminin.

Dès ses études terminées (8), Gromer va devenir un joueur à plein temps. Il sera aussi longuement le secrétaire de la Fédération Française des Echecs lorsque Léonard Tauber le grand mécène des échecs français en était président entre 1928 et 1932.

Fin 1933, il dirige un cercle d'échecs et de bridge nommé Le Palamède, situé 10 avenue d'Iéna à Paris.

Gromer sera champion de France à 3 reprises, en 1933, 1937, 1938.

Il représente la France aux olympiades de Hambourg 1930, Prague 1931, Buenos Aires 1939.

Il sera incontestablement l'un des meilleurs joueurs français des années 30. Outre ses succès lors des championnats de France et ses participations aux olympiades, on peut relever:

- 2ème place au tournoi international de Paris 1930. (ex-æquo avec Tartakower, derrière Znosko Borovsky mais devant des joueurs comme Lilienthal ou Mieses etc..)

- 1er ex-æquo au tournoi de Madrid 1934.

- 2ème place au tournoi international de l'Echiquier à Paris en 1938. (1er Hoenlinger et derrière Gromer viennent Baratz, Golmayo etc..)

Après les mystères concernant ses débuts d'enfant prodige, on trouve également une autre période de la vie de Gromer qui pose question:

Durant les années 1934-1935, il séjourne en Espagne où il sillonne le pays pour donner des séances de parties simultanées, parfois à l'aveugle. Durant cette période, il finit 1er ex-æquo du tournoi de Madrid 1934 et bat les forts joueurs espagnols Sanz Aguado et Ortueta, en matchs individuels.

Fin 1935, le joueur américano-belge Georges Koltanowski, lance une polémique dans la revue El Ajedrez Español et l'accuse de malhonnêteté par rapport aux petits clubs qui l'accueillent.

L'article de Koltanowski mettant en doute l'honnêteté de Gromer: El Ajedrez Español (octobre-novembre 1935)

aimablement transmis par Javier Asturiano (10)

Lorsque l'on parcourt les chroniques espagnoles les plus importantes de l'époque (celle de Ramon Rey Ardid dans le journal barcelonais La Vanguardia ou celle de Manuel Golmayo dans le journal madrilène ABC), on ne trouve rien de la sorte, au contraire les commentaires sont souvent flatteurs. Il ne semble donc pas possible de conclure sur cette polémique, elle était peut-être due à une jalousie de la part de Koltanowski, qui lui aussi gagnait sa vie en organisant des simultanées à l'aveugle en Espagne.

En 1939, Gromer publie un petit manuel avec l'aide de l'éditeur belge Edmond Lancel, Les Echecs par la Joie.

La couverture du livre de Gromer, illustrée par Jean Effel.

En septembre 1939, comme beaucoup de maîtres européens qui participaient aux olympiades d'échecs de Buenos Aires (surtout ceux de confession juive), il décide de rester en Argentine à un moment où la guerre éclate en Europe. Il connait alors la dure vie de tous ces exilés qui survivent à peine en donnant des simultanées et des exhibitions.

Gromer aux olympiades de Buenos Aires 1939

source La Nacion (3 septembre 1939) - tiré du site internet de Christian Sanchez (11)

Fin 1939, il dispute plusieurs matchs contre des maîtres argentins: il bat Villegas et Iliesco et annule contre Grau. En 1940, il participe au Torneo Mayor qui permet de se qualifier pour disputer le titre de champion d'Argentine. Il termine 1er ex-æquo avec Guimard et Sulik mais est devancé par Guimard dans le play-off. En 1941 il est au Brésil pour disputer le tournoi international Aguas de Sao Pedro, il termine en milieu de tableau.

Il semble être rentré en France en mai 1942 (12), ce qui constitue un mystère de plus dans la vie de ce joueur. Comme indiqué plus haut les joueurs d'échecs qui ne sont pas rentrés en Europe à la fin de l'olympiade de Buenos Aires étaient quasiment tous juifs, alors ce retour peut paraître très étonnant car il a lieu au pire moment. Les persécutions des nazis envers les juifs en France se sont amplifiées juste à cette période: l'ordonnance des autorités allemandes qui instaure le port obligatoire de l'étoile jaune pour les juifs date du 27 mai 1942 et la fameuse rafle massive des juifs entassés dans le vélodrome d'hiver à Paris a eu lieu les 16 et 17 juillet 1942.

Comment Gromer a-t-il traversé la seconde guerre mondiale après son retour en France, cela demeure une inconnue.

Après la fin de la guerre on ne retrouve sa trace dans les activités échiquéennes en France qu'en 1947. Il perd largement un match contre Tartakower en février 1947 (+0-2=4), mais il figure honorablement au championnat de Paris, puis au championnat de France. Au championnat de Paris en mai, il termine 3ème ex-æquo et au championnat de France en septembre, il termine 2ème ex-æquo.

Puis plus rien ou presque, peu de choses sont connues sur la fin de sa vie. Un article de souvenirs du propagandiste des échecs Robert Bellanger (publié en 1979), indique que Gromer mourut à l'hôpital Sainte-Anne à Paris (13). Sainte-Anne étant le plus grand établissement psychiatrique parisien. Bellanger n'indique pas de date. On sait maintenant qu'il s'est trompé: Aristide Gromer est décédé en 1966 à Plouguernével (14). Ce petit village de Bretagne abrite depuis 1934 une institution psychiatrique, ce qui rend encore plus probable le fait que Gromer ait connu des problèmes mentaux à la fin de sa vie.

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Sources encyclopédiques (toutes très peu fournies) :

- Chess Personalia - Jeremy Gaige (1987) p.151

- Dictionnaire des Echecs - François Le Lionnais et Ernst Maget (1974) p.173

- Le Nouveau Guide des Echecs - Nicolas Giffard et Alain Biénabe (2009) p.824

Autres sources:

(1) Chess Facts and Fables - Edward Winter (2006) p.175

(2) La Stratégie (janvier 1922) p.42

(3) Jacques Grommer, un bon joueur français qui émigrera aux USA en 1912. Je n'ai pas d'explication sur la différence entre le Gromer avec un "m" et le Grommer avec deux "m".

(4) Voir la page sur la venue du "Wunderkind" à Paris.

(5) Sa date et son lieu de naissance apparaissent sur le site généalogique américain FamilySearch.org qui a mis en ligne des visas émis par les autorités brésiliennes, on y trouve un visa de Gromer datant de 1941. Il s'agit de son visa d'entrée pour participer au tournoi Aguas de Sao Pedro pendant la seconde guerre mondiale. L'information est confirmée par des recherches de Thierry Silvert auprès de la mairie de Dunkerque. (Tous mes remerciements !)

(6) Le site internet d'Ellis Island, passage obligé de tous les émigrants aux Etats-Unis à cette époque, indique que Jacques Grommer a été enregistré le 7 janvier 1912. A l'époque, il fallait au moins deux semaines pour faire la traversée transatlantique. Il donc dû quitter la France fin 1911.

(7) Les journaux ne mentionnent que sa mère Ida Gromer. Ses parents étaient-ils séparés ?

(8) On peut parfois lire qu'il était Docteur en droit de l'université de Paris.

(9) L'Action Française (27 novembre 1933)

(10) Javier Asturiano rédige un blog très intéressant sur l'histoire des échecs en Espagne - Escacultura.

(11) Christian Sanchez rédige un blog très intéressant sur l'histoire des échecs en Argentine et plus particulièrement dans sa ville de Rosario - Perlas Ajedrecistas.

(12) Le site généalogique américain FamilySearch.org a mis en ligne des visas émis par les autorités brésiliennes, on y trouve son visa d'embarquement sur le navire Serpa Pinto à destination de la France, le 6 mai 1942.

(13) Echecs Français - article de Robert Bellanger - n°14 (octobre 1979)

(14) Encore un grand merci à Thierry Silvert pour ces informations.

 

© Dominique Thimognier (Reproduction interdite sans autorisation)

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